Une année avec tony
Tout commence par un simple message. En avril 2024, je découvre une publication Instagram de Tony Moggio. Il recherche un photographe pour l'accompagner dans un projet. Je réponds, puis plus rien. Les semaines passent sans réponse et je finis par oublier cette prise de contact. Plus d'un an plus tard, alors que je profite de quelques jours de vacances sur le Bassin d'Arcachon, mon téléphone sonne. C'est Tony. Il m'explique qu'il prépare un défi hors du commun. Traverser une partie de la France en handbike, malgré son handicap, pour montrer qu'il est toujours possible d'avancer. Quelques jours plus tard, je pousse pour la première fois la porte de sa maison. Je découvre son handbike, fraîchement livré, mais surtout sa famille. Ce que je pensais être le reportage d'un sportif devient déjà une aventure collective. Avant même le premier kilomètre, je comprends que ce défi ne se vivra jamais seul.
La suite commence à l’hôpital Purpan, à Toulouse. Tony passe un test d’effort qui déterminera si son corps est capable de supporter une telle aventure. Dans cette salle, loin des applaudissements et des lignes d’arrivée, je découvre l’envers du décor. Le défi peut encore s’arrêter avant même d’avoir commencé. Lorsque le feu vert médical tombe, tout devient possible.
Les semaines suivantes sont consacrées à la préparation. Les entraînements s’enchaînent au stade Daniel Faucher, à Sesquières, sur le circuit Serge Lévy puis sur le circuit automobile d’Albi. Tony accumule les kilomètres, apprend à repousser ses limites et construit sa condition physique. Moi, j’apprends à regarder autrement. Je photographie l’effort, mais aussi les regards, les silences, les moments de doute, les éclats de rire et cette équipe qui grandit autour de lui.
Au fil des quinze entraînements, une véritable confiance s’installe. Je ne suis plus simplement le photographe venu réaliser quelques images. Je découvre une famille soudée, un groupe de proches qui accompagne Tony dans chacun de ses gestes. Peu à peu, je comprends que la véritable force de ce défi réside autant dans cette solidarité que dans la performance sportive.
La conférence de presse marque un tournant. Le projet quitte l’intimité des entraînements pour devenir public. Les partenaires, les élus et les médias s’intéressent désormais à cette aventure. Le départ approche et chacun sent que les mois de préparation vont bientôt laisser place à la réalité.
Lorsque Tony prend enfin le départ de son défi entre Royan et Sète, je sais que l’aventure continue sans moi pendant plusieurs jours. Je suis son parcours à distance, au travers des messages, des publications et des nouvelles de son équipe. Chaque étape me rapproche du moment où je le retrouverai.
La conférence de presse marque un tournant. Le projet quitte l’intimité des entraînements pour devenir public. Les partenaires, les élus et les médias s’intéressent désormais à cette aventure. Le départ approche et chacun sent que les mois de préparation vont bientôt laisser place à la réalité.
Lorsque Tony prend enfin le départ de son défi entre Royan et Sète, je ne suis pas avec lui.
Pendant plusieurs jours, l’aventure va continuer sans mon appareil. Je vais la suivre à distance, au travers des messages, des publications et des nouvelles de son équipe.
Mais cette journée de Royan, Tony l’a vécue.
Alors plutôt que de tenter de la raconter à sa place, je lui ai demandé, quelques semaines après son arrivée à Sète, ce qu’il avait ressenti au moment où ces deux années de préparation sont devenues réelles.
« À notre arrivée à Royan, puis surtout la veille du départ, j’ai ressenti un niveau de stress inhabituel. Après deux années de préparation, tout ce que nous avions imaginé et organisé était en train de devenir réalité : la mise en place de l’équipe, la découverte du premier hôtel, les derniers réglages…
J’avais cette envie que tout se déroule parfaitement. C’était aussi pour cette raison que je souhaitais avoir ma famille à mes côtés. Leur présence m’a énormément aidé à traverser ces moments de tension et à retrouver de la sérénité.
Le lendemain matin, au moment du départ, j’ai vécu quelque chose d’incroyable. Voir autant de personnes présentes pour nous encourager était très émouvant. Certaines avaient parcouru de nombreux kilomètres uniquement pour assister au départ. Il y avait des familles, des enfants… Il régnait un véritable engouement à Royan, encore plus important que ce que nous avions imaginé.
Lorsque le top départ a été donné, j’ai ressenti un immense soulagement. En tant qu’organisateur et en même temps acteur de mon propre défi, il est parfois difficile de tout gérer. À cet instant, une grande partie de la pression s’est envolée. Je me suis senti porté par ma famille, par l’équipe et par toutes les personnes venues nous soutenir.
La première étape a été très intense. Nous avons rencontré énormément de monde sur la route. C’était un peu mon Tour de France à moi.
Les paysages étaient magnifiques, mais ce qui m’a le plus marqué, c’est ce sentiment de liberté que seul le handbike peut me procurer. Être en pleine nature, avancer à la force de mes bras, c’est une sensation inestimable.
Dès les premiers kilomètres, je me suis senti libre, tout simplement… comme une personne valide. »
Pendant que Tony vivait ces premiers kilomètres, je suivais son avancée à distance.
Je savais que nous allions bientôt nous retrouver.
À Toulouse.
Le 18 juin 2026, je rejoins Tony pour la huitième étape, celle de son arrivée à Toulouse.
La journée est écrasée par la chaleur. Plus de 38 degrés. Pour Tony, cette canicule représente un danger supplémentaire, son corps ne régulant plus naturellement sa température. Lorsqu’il arrive boulevard Pierre-Semard, face à la gare Matabiau, son équipe agit immédiatement. Des serviettes froides sont posées sur lui, on l’installe à l’ombre, on l’arrose et on l’aide à retrouver une température supportable.
Je le regarde récupérer en silence. Son visage est marqué par la fatigue, mais derrière la serviette humide qui lui couvre la tête, je devine une émotion immense.
Puis les applaudissements commencent.
Les enfants qui l’ont accompagné le long du canal scandent son prénom. La foule reprend en chœur. « Tony ! Tony ! Tony ! »
Je sens mes propres yeux devenir humides. Pendant quelques instants, j’oublie presque mon appareil photo. Je ne suis plus seulement le photographe de cette aventure. Je suis le témoin d’un moment profondément humain.
Quelques minutes plus tard, Tony retire enfin sa serviette. Son sourire revient immédiatement. Il prend le temps de saluer les enfants, de remercier les personnes présentes et d’échanger avec les élus venus l’accueillir. Malgré la fatigue et la chaleur, il profite pleinement de cet instant.
Deux jours plus tard, je le retrouve place du Capitole pour le départ de la neuvième étape. Cette fois, il ne s’agit plus d’arriver, mais de repartir. Après plusieurs centaines de kilomètres, chaque nouveau départ demande une énergie incroyable. Je comprends alors que le plus difficile n’est pas toujours de commencer, mais de recommencer malgré la fatigue.
Il reste encore dix-sept kilomètres jusqu’à Sète.
À ce moment-là, derrière mon appareil, je vois la fatigue, la chaleur et les derniers efforts. Mais je ne sais pas encore tout ce qui se passe dans la tête de Tony.
Avec le recul, il me racontera cette dernière étape ainsi :
« Cette dernière étape a été, comme les précédentes, extrêmement difficile. La canicule est arrivée brutalement et, avec la tétraplégie, mon corps ne régule plus sa température. Il a donc fallu composer avec cette contrainte tout au long des derniers jours, mais encore davantage lors de l’arrivée, car c’est souvent à ce moment-là que tout peut basculer.
Beaucoup de personnes me voyaient déjà vainqueur de ce défi. Moi, jusqu’à la toute dernière étape, je refusais de crier victoire. Tant que je n’avais pas franchi la ligne d’arrivée, rien n’était acquis.
Lors de cette ultime étape, nous avons tout connu : des chutes, des crevaisons, des changements de direction… Cela résume parfaitement ce que je répétais depuis le début : tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie, un défi n’est jamais réussi.
Le moment le plus émouvant a été lorsque j’ai voulu rejoindre le phare des Onglous, le terminus du canal du Midi. C’était un passage hautement symbolique pour moi. Il nous a obligés à quitter l’itinéraire initial et à ajouter plusieurs kilomètres, mais il était impensable de terminer ce défi sans aller jusqu’à ce lieu emblématique. »
Nous quittons finalement le phare.
Devant nous, il reste Sète.
Nous longeons l’étang de Thau, entre l’eau et la Méditerranée. Après tous ces kilomètres, quelque chose commence à changer. L’arrivée est désormais proche, mais Tony reste concentré.
Puis nous rejoignons sa famille.
Tony me racontera plus tard ce qu’il a ressenti en les apercevant.
« Il y a eu ce moment incroyable où j’ai aperçu au loin toutes les personnes venues m’attendre : ma famille, mes proches, mon fils… Les retrouver pour parcourir ensemble les derniers kilomètres restera gravé dans ma mémoire. Après deux années d’organisation et de préparation physique, je réalisais enfin que nous étions en train d’y arriver.
Quelques kilomètres avant l’arrivée, nous nous sommes tous regroupés. Nous sommes repartis ensemble dans une ambiance incroyable. On chantait, on riait, on relâchait enfin la pression. Je savourais chaque instant, tout en restant concentré.
Puis, au loin, j’ai aperçu la ligne d’arrivée…
À cet instant, je me suis dit : “Tu l’as fait.”
Deux années de préparation venaient de s’achever en quelques secondes. »
Et moi, à cet instant, je photographie.
À l’arrivée au complexe du Lido, les partenaires, les élus et les proches sont réunis pour l’accueillir. Mais ce n’est pas la foule qui retient mon attention.
C’est Marie.
Lorsque Tony s’arrête enfin, elle se jette dans ses bras et fond en larmes.
Pendant quelques secondes, tout le reste disparaît.
Je continue de photographier, mais cette image-là raconte déjà tout ce que je cherchais depuis le début.
Pas la performance.
Pas les kilomètres.
Une année vécue ensemble.
MERCI TONY!
L’aventure de Tony continue bien après cette ligne d’arrivée. Tu peux suivre ses prochains défis, ses projets et son engagement pour faire évoluer le regard porté sur le handicap dans notre société.
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